Le Songe De Mehdi

Mehdi était un homme estimable qui s’acquittait fidèlement de ses devoirs religieux, distribuait des aumônes, ne négligeait jamais les prières prescrites et observait exactement les jeûnes. Mehdi était fier de sa conduite, toute irréprochable! Son attitude le prouvait. Il semblait toujours toiser, du haut de sa sainteté, le prochain qu’il méprisait. On était si habitué à son genre hautain, qu’un jour, grande fut la stupéfaction de voir son visage abattu.

«Comment se fait-il, Mehdi, que tu aies l’air si triste?» lui dit un ami. «Un des tiens serait-il malade?»

Non, répondit-il. «Personne n’est malade chez moi et je n’ai aucun malheur à déplorer. Mais j’ai fait un rêve inquiétant. Je m’en vais chez mon oncle, le sage Suleiman, pour le prier de me l’interpréter.»

«Renonce plutôt à te rendre chez le vieux Suleiman,» lui conseilla son ami. «Il a lu beaucoup de livres chrétiens et accepté des doctrines étrangères. Quel conseil pourrait-il te donner?»

Suleiman m’a souvent donné de sages avis, c’est pourquoi j’ai à coeur de l’interroger aujourd’hui.

Peu après, Mehdi entrait chez son oncle et lui soumettait l’objet de sa préoccupation. «Je rêvais,» raconta-t-il, «que je passais par la mort. On avait enseveli ma dépouille avec la solennité habituelle et je m’attendais à voir apparaître les deux anges de la mort. Ce qui survint alors me troubla car je ne sais où je me trouvais. Je vis une grande balance en or dont la pointe atteignait les cieux, et je savais que mes actions bonnes et mauvaises allaient être pesées sur ces deux plateaux. Des anges en vêtements d’une blancheur éclatante se tenaient là, prêts à me conduire au Paradis au cas où mes bonnes oeuvres feraient pencher le plateau du côté droit de la balance. Du côté gauche de la  balance, le diable me guettait, prêt à faire de moi sa proie. Toutefois, je ne le craignais pas, étant absolument  certain que ma place serait au Paradis. Là-dessus, je vis les serviteurs du diable apporter de gros paquets enveloppés de tissu noir; je compris immédiatement qu’ils renfermaient mes mauvaises actions. Leur quantité et leur volume m’étonnèrent et m’épouvantèrent, Des actes que j’avais considérés comme des folies de jeunesse, des actions oubliées depuis longtemps, faisaient pencher la balance de plus en plus. Je commençai à trembler. Le diable me dévisageait d’un air sardonique et triomphant comme si j’eusse été, d’ores et déjà, sa propriété. «Apportez maintenant ses mauvaises paroles,» s’écria-t-il soudain. Mon épouvante s’accrut. J’avais toujours considéré les paroles comme sans importance. Je n’avais jamais pensé que celles qui avaient été prononcées dans la colère ou l’irritation fussent des péchés, et surtout pas les miennes que j’estimais moins mauvaises que celles de mon prochain. Ces paroles furent apportées sous forme de boules noires, de diverses tailles aussi lourdes que du plomb, par des hordes d’esprits moqueurs et grimaçants qui les jetaient avec une joie diabolique dans le plateau de gauche. Je devais avoir prononcé plusieurs milliers de ces paroles, car le nombre en était effrayant. Le plateau de la balance descendit si bas qu’il semblait ne devoir s’arrêter qu’en enfer.

Mais il arriva pire encore. «Qu’on apporte maintenant ses mauvaises pensées!» ordonna le diable. Désemparé je ne pu que m’écrier : «Sommes-nous donc aussi responsables de nos pensées?»

En effet, remarqua le vieux Suleiman à Mehdi, il est écrit dans le Livre, la Parole de Dieu, que  «l’imagination du coeur des hommes est mauvaise dès leur jeunesse.» Des pensées peuvent donc aussi être des péchés. Les mauvaises pensées souillent l’homme.

«Quoique ces mauvaises pensées ne m’apparussent que comme une nuée sombre,» reprit Mehdi, «leur poids était évidemment très grand, car il fit descendre le plateau de la balance dans un épouvantable abîme, d’où montaient des flammes rouges et une épaisse fumée. J’aurais perdu la tête, si je n’avais été soutenu par la pensée que mes bonnes actions, elles aussi, pèseraient d’un grand poids dans la balance, car je croyais en avoir fait beaucoup. «Hâtez-vous, hâtez-vous,» criai-je aux anges. «Jetez mes bonnes actions, mes bonnes paroles, mes prières, mes aumônes et mes jeûnes dans la balance.» Les anges obéirent, apportant lentement et avec des visages sérieux un certain nombre de paquets enveloppés de blanc, comme les autres l’étaient de noir. Mais le chef des anges me dit : «Seul, ce qui a été fait par amour pour Dieu a du poids; tout ce qui a eu pour but l’intérêt ou le gain personnel est plus léger que la plume.» Les paquets furent jetés dans la balance et que vis-je? Toute la masse de mes bonnes oeuvres ne pesait rien pour ainsi dire; elle ne fit pas remonter l’autre plateau de l’épaisseur d’un fétu de paille. Mes jeûnes, mes ablutions, mes pèlerinages semblaient n’avoir que peu de poids. «Mais mes prières!» m’écriai-je désespéré.  Pendant cinquante ans, j’ai prié cinq fois par jour. Et si mes mauvaises paroles ont eu un poids si lourd, il en sera de même pour les bonnes. Là aussi, je fus déçu. Les bons anges qui apportaient mes prières dans des paquets blancs, les remirent aux mauvais anges dont le simple attouchement les rendit noirs. Puis, à mon grand effroi, ils furent aussi jetés dans le plateau renfermant les  mauvaises oeuvres.

«Je puis t’expliquer la chose,» dit Suleiman. «Tu n’as prononcé jusqu’ici le nom de Dieu qu’avec orgueil, vanité et avec un coeur souillé, et cela est péché. Voici l’un des commandements donnés par l’Eternel au peuple d’Israël : «Tu ne prendras point le nom de l’Eternel ton Dieu en vain, car l’Eternel ne tiendra point pour innocent celui qui aura pris son nom en vain.» As-tu jamais prononcé ce nom autrement qu’en vain? C’est pourquoi tes prières te sont comptées comme péché. – Mais  qu’as-tu encore aperçu, dans ton rêve, Mehdi?

«Je vis les mauvais esprits s’approcher, en étendant les mains vers moi; à ce moment terrible, o Suleiman, je me suis réveillé.»

«Quant à moi, je n’ai pas seulement entendu, Mehdi, mais j’ai réalisé la même chose, non en songe, mais éveillé. Toutes mes actions, mes paroles et mes pensées me sont apparues à la lumière de la vérité et mon âme a frémi a l’ouïe de ces mots du Livre : «Tu as été pesé à la balance, et tu as été trouvé manquant de poids.» Alors j’ai reconnu que je ne possédais rien qui pût être jetée dans le plateau de droite.

Tous les hommes devront-ils donc tomber dans ce terrible abîme avec le plateau de gauche? n’y a-t-il rien à mettre dans le plateau de droite qui parle en leur faveur?

«Certainement», s’empressa de dire Suleiman. «Nous ne sommes pas destinés aux tourments éternels. Je vis tomber dans le plateau de droite de la balance une goutte du sang que Jésus, le Fils de Dieu a répandu pour les pécheurs, et, en un instant, le plateau que mes mauvaises actions avaient fait baisser jusqu’en enfer, remonta vide. Tout le mal avait à jamais disparu. Dans la joie de mon âme, je m’écriai avec l’homme de Dieu : Tu as aimé mon âme, la retirant de la fosse de destruction, car tu as jeté tous mes péchés derrière ton dos!» (Esaie 38:17).

«Mais, Suleiman», s’écria Mehdi avec étonnement, serais-tu donc chrétien?

Oui, répondit-il, par la grâce de Dieu. Je sais que le sang de Jésus Christ, le Fils de Dieu, peut  effacer tous les péchés dont nous accusent notre conscience et le diable.

Je ne sais malheureusement pas si Mehdi a été amené au Seigneur par ce rêve étrange, mais j’ai trouvé ce dernier digne d’être raconté. Il tient le même langage au chrétien professant qui se repose sur sa bonne conduite et ses bonnes oeuvres, qu’au propre juste Mahométan.

Ecoutez le jugement de Dieu sur les hommes : «Il n’y a point de juste, non, pas même un seul … il n’y a personne qui recherche Dieu … il n’y a pas de différence, car tous ont péché et n’atteignent pas à la gloire de Dieu.» (Romains 3:10-11, 22-23).